Technique et invention
Séminaire avancé de recherche en architecture
hiver 2026
ARC-8001 (PhD); ARC-7031 (M. Sc. avec mémoire, M. Arch.)
Université Laval

Description du cours
Vous pouvez toujours trouver une épingle dans un tas de paille, si vous avez le temps de la patience, et la nostalgie de l’épingle perdue. Peu de chances au contraire que vous trouviez un brin de paille dans la paille de l’étable. […] Je ne connais d’autre figure de l’espoir que ce brin de paille qui scintille seul dans l’indifférent, le mélangé, le banal, le désordonné de l’étable.
[…]
Mon espoir n’est pas dans [la] route droite, méthode monotone et morne d’où la nouveauté, depuis toujours, a fui, mon espoir est le chemin coupé, cassé, tiré au sort en toute station, de la guêpe, de l’abeille, de la mouche dans leur vol.
— Serres, Rome (1983, p. 91)
L'Architecture est tout à-la-fois une science et un art : comme science, elle demande des connaissances; comme art, elle exige des talents : le talent n'est autre chose que l'application juste et facile des connaissances; et cette justesse et cette facilité ne peuvent s'acquérir que par un exercice soutenu, par des applications multipliées.
– Durand, Précis des leçons d’architecture (1825, p. 1).
Le séminaire Technique et invention porte sur les méthodes de recherche en architecture, abordées comme des techniques génératrices et des moteurs informationnels, à la fois modèles de la pratique scientifique et outils contemporains d’invention. Selon Michel Serres, la technique enveloppe la théorie et articule des savoirs implicites, tandis que l’invention naît de la traduction et de la connexion entre domaines disparates. Les moteurs informationnels — qu’il s’agisse d’ordinateurs, de réseaux, d’écritures ou d’outils d’intelligence artificielle — constituent aujourd’hui le milieu et l’opérateur principal de l’invention, favorisant l’émergence de nouvelles formes et significations par l’articulation et l’interférence des pratiques.
Alternant entre semaines d’exercices et semaines de discussions des lectures, le cours comprendra deux travaux écrits et une présentation orale. Cette alternance régulière, inspirée par les Précis des leçons d'architecture de Durand (1825), souligne que la justesse et la facilité en architecture ne s’acquièrent que par un exercice soutenu et des applications multipliées : la répétition et la pratique sont donc au cœur de la démarche pédagogique. Le séminaire vise ainsi le développement conjoint de la littératie numérique et de la lecture critique, compétences essentielles tant pour la pratique professionnelle que pour la recherche scientifique. Au 2e cycle, le travail se servira de l'IA (ChatGPT et NotebookLM) pour travailler une matière textuelle tirée de revues académiques en architecture telles que OASE, Log, Dimensions, Craup, arq et autres, tout en interrogeant la scientificité et les filiations conceptuelles des idées présentées. Au 3e cycle, les candidats et candidates au doctorat travailleront principalement à partir des textes numériques issus de leur propre bibliographie de thèse. Ils interrogeront ces textes à la lumière des lectures du séminaire et des travaux des étudiants de maîtrise, afin de produire avec l'aide de l'IA un texte articulant la posture critique de leur recherche et explorant la filiation conceptuelle des idées en dialogue avec les contributions du 2e cycle.
Les lectures obligatoires, choisies pour leur puissance conceptuelle et leur capacité à déstabiliser les cadres habituels de pensée, offriront un socle commun à cet exercice. Serres nous introduit au gnomon comme premier automate scientifique : instrument cosmographique capable de projeter sur le sol un modèle de l’univers et d’engendrer, par la seule écriture de l’ombre, une connaissance « objective et machinale » bien antérieure à l’intelligence artificielle. En écho, Stephen Wolfram propose le Principe d’équivalence computationnelle, selon lequel des systèmes très simples peuvent atteindre des niveaux de complexité équivalents à ceux du monde physique, rendant de nombreux phénomènes irréductiblement imprévisibles et invitant à reconsidérer les limites du calcul, de la modélisation et de la prédiction du comportement dans les sciences de l’environnement bâti. Serres approfondit cette veine en décrivant un univers doublement codé, dont la nature se dissimule sous un chiffre mathématique lui-même occulté, et où l’émergence du sens procède de micro-déviations (le clinamen) qui introduisent localement du sens dans le bruit — un cadre particulièrement fertile pour penser les pratiques de recherche, de création et d'intervention dans le milieu bâti.
Les approches de George Lakoff et Mark Johnson déplaceront l’attention vers l’ancrage corporel de la pensée : nos concepts les plus abstraits reposent sur des schémas d’image tirés de l’expérience sensorimotrice, et toute activité scientifique est indissociable d’une cognition incarnée. Une telle perspective permet de reconsidérer la manière dont l’architecture articule savoir, perception et action. David Graeber et David Wengrow nous rappellent que les formes d’argumentation, de liberté et d’organisation collective ne sont pas l’apanage de la modernité européenne : la « critique indigène » wendate a profondément influencé les Lumières et offre des modèles alternatifs de cohésion sociale non coercitive, utiles pour réfléchir aux spatialités de la démocratie, du débat et de l’hospitalité. Achille Mbembe)et Emanuele Coccia proposent de dépasser le géocentrisme classique en concevant la Terre non plus comme simple sol, mais comme un corps céleste immergé dans un mélange cosmique: un monde de souffle, de circulation énergétique et de cohabitation des formes, où le vivant (humain et non humain) et l'inerte se déploient comme une communauté terrestre. Enfin, Serres et Isabelle Stengers interrogent quant à eux les conditions politiques de la production du savoir : l’inféodation structurelle des sciences aux pouvoirs religieux, militaires et économiques, et les risques d’un « poison » du savoir lorsque celui-ci sert à juger plutôt qu’à rencontrer. Ils invitent à une pratique cosmopolitique de la recherche, fondée sur l’éthique, l’attention et la diplomatie.
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